#Jeux de société #Prix #Wargame
La meilleure vidéo de l'année et le jeu perdu de Kurt Vonnegut !

Du 7 au 10 novembre se tenait la SDHistCon, c'est-à-dire la CONvention sur les Jeux de société HISToriques de San Diego, le genre d'événement sur lequel je me penche peu habituellement parce qu'il cible essentiellement les wargamers historiques dont je ne suis pas du tout, mais qui cette année avait plusieurs raisons de m'intéresser, et peut-être de vous intéresser aussi.

D'abord, le prix de la convention a été remis à War Story: Occupied France, conçu sans surprise par le wargameur David Thompson (Résistance !, Inflexibles)... plus surprenemment en partenariat avec Dave Neale, le spécialiste de Sherlock Holmes à qui l'on doit des enquêtes de Sherlock Holmes Détective Conseil, les Animaux de Baker Street, les deux Unlock! sur le personnage, mais aussi Les Miniz, Perspectives ou la série des echoes. Bien loin des habituels GMT, il s'agira d'un jeu coopératif et narratif qui semble plus abordable, donnant l'impression de faire la jonction entre les gens normaux et la niche du wargame, intrigant. Néanmoins, la quantité de texte en rend la localisation peu probable, ce qu'ont pu confirmer les éditeurs Nuts! et Origames, les deux partenaires de longue date d'Osprey (à plus forte raison sur les jeux historiques.s en ce qui concerne Nuts!), et qui passent tous deux leur tour pour War Story.

Ensuite, le Bobby Nunes Memorial Award a été remis à cette occasion pour la deuxième fois, et ce prix créé en hommage à Robert « Bobby Factor » Nunes, vraie personnalité du monde du wargame décédé en mars 2024, récompense une production médiatique exceptionnelle relative aux jeux de société. La lauréate est la conceptrice de jeux et youtubeuse Amabel Holland, pour sa vidéo évoquant le jeu de société oublié de Kurt Vonnegut GHQ, et s'appuyant sur le vrai cas qu'il représente (on y revient) pour parler d'archives du jeu de société et de la pertinence d'en parler comme d'un art, avec ce que cela implique (au-delà de la seule légitimité snob de prétendre que notre hobby est un art). La vidéo est juste là :

Si le postulat de la vidéo est curieux, c'est que Kurt Vonnegut est un grand nom de la littérature états-unienne, notamment derrière le formidable Abattoir 5 - qui a donné lieu à un film très honnête, de loin le meilleur de George Roy Hill, à la dimension expérimentale toujours regardable, mais tout de même datée, et ne rendant bien sûr pas compte de la richesse littéraire du roman.

Un nom que l'on n'associe absolument pas au jeu de société, sinon pour une discrète anecdote : c'est justement à une époque où il avait besoin d'argent qu'il pense plus rentable de concevoir un jeu que de publier ses romans, jeu qui sera refusé et relégué au fond d'un carton pendant plusieurs décennies, avant d'être retrouvé par Geoffrey Engelstein après une longue investigation fondée uniquement sur cette anecdote, sans trop savoir à quel point elle était exacte ou pourrait aboutir à quoi que ce soit.

Or non seulement Engelstein a pu retrouver les règles du jeu dans les archives de Vonnegut, mais il a pu mettre la main sur plusieurs versions de ces règles, sur les réflexions de l'auteur, sur la lettre qu'il avait envoyée à un éditeur...  Aussi prend-il la décision de contacter le prestigieux éditeur livresque Barnes & Noble pour publier le jeu avec de passionnantes annexes, et même un avant-propos des auteurs des romans The Expanse Daniel Abraham et Ty Frank (qui écrivent sous le pseudonyme collectif James S. A. Corey) !

Ainsi le jeu est-il réinvesti clairement de sa dimension culturelle... sans que cela occulte sa nature ludique, et c'était précisément l'équilibre passionnant auquel Engelstein veut arriver afin de donner une résonance particulière à un jeu relativement moyen, mais étonnamment novateur sur plusieurs aspects, comme (note-t-il) son système de points d'action, 40 ans avant Tikal. Il développe tout ce processus dans son carnet de développeur, en source de cet article, et vous comprendrez donc d'autant mieux toutes les questions que ce jeu pose, ce que cela signifie de le publier aujourd'hui, et de cette manière - ou l'interrogation intéressante sur le choix du wargame par un auteur associé à l'antimilitarisme. 

Sources : la brève d'actualités de W. Eric Martin pour BGG, la vidéo d'Amabel Holland, le carnet de développeur de Geoffrey Engelstein sur GHQ.

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À propos de l'auteur

Siegfried Würtz

Après une dizaine d'années dans le monde du jeu comme influenceur, pigiste, relecteur, éditeur... le responsable éditorial de Ludum continue de mettre à profit son habitude de la veille ludique, son amour de l'analyse et sa passion du jeu et du partage pour nourrir le blog, la revue ou encore les scripts des vidéos !