Test & Avis : Azul, une gamme au panthéon, et le débat Azul Duel
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- Siegfried Würtz
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Republication d'un article publié dans le Ludum Mag 23, où nous analysions la gamme Azul avec Azul, Azul - Pavillon d'été, Azul - Le Jardin de la Reine et Azul Duel (oui, on assume de faire l'impasse sur Sintra) pour expliquer son placement dans notre Panthéon, complété par le ludébat du Ludum Mag 24 entre Yoel Sayada (First Player) et Boris Krywicki (Rue du jeu) sur Azul Duel, et dans quelques jours nous le complèterons par notre test avis d'Azul Kids !
Une mosaïque de prix
Après avoir remporté le Spiel des Jahres deux années d’affilée avec son compère Wolfgang Kramer grâce à Tikal (1999) et Torres (2000), Michael Kisling remporte seul en 2018 l’As d’or et un troisième Spiel avec l’évidence qu’est Azul, véritable nouveau classique du jeu de société moderne dont la place au panthéon est d’autant moins contestable qu’il a donné lieu à une multitude d’Azul-killers auxquels il a survécu et à une gamme dont le cinquième opus vient de paraître !
L’arbitre des élégances
L’une des recettes relativement inimitables de ce succès tient dans le maître-mot d’élégance. Élégance visuelle déjà, avec un thème sortant à la fois de l’ordinaire (les azulejos, carreaux de faïence typiques du Portugal) et universel, joli sans être trop marqué, à la juste lisière de l’abstraction, équilibre bien sûr difficile qui lui permet de parler aux ludistes à travers les générations et les expériences. Ce qui est d’ailleurs vrai aussi de son matériel, ses tuiles en acrylique apportant une réelle satisfaction à la manipulation et une présence sur table correcte, surtout soucieuse d’exemplaire lisibilité, sans le risque de tomber dans le kitsch de la sur-édition.
Élégance mécanique bien sûr aussi : à son tour, on prend toutes les tuiles d’une seule couleur (parmi 5) sur l’un des petits plateaux disponibles (les autres étant placés au centre de la table), ou du centre de la table, et on les dispose sur des lignes de notre plateau dans le but, une fois toutes les tuiles prises, de remplir un carré quadrillé de 5 cases par 5 à partir des lignes finies, sachant qu’on ne peut placer qu’une tuile de chaque couleur dans une même rangée ou colonne du carré, et que selon la ligne, 1 à 5 tuiles identiques sont nécessaires. La partie pouvant s’achever assez vite puisqu’il suffit à une personne d’avoir achevé une rangée du carré pour y mettre un terme.
Il y a ainsi une relative pureté du draft dans Azul, avec une vraie tension sur la disponibilité des tuiles… et une vraie possibilité de contre-drafter, en particulier en duel, favorisée par la compréhension immédiate de tous les plateaux en un coup d’œil, afin d’empêcher un adversaire de compléter une ligne pendant cette manche, la bloquant pour la manche suivante, ou de lui faire récupérer des tuiles qu’il ne peut pas poser (engendrant des points négatifs), bref de se taquiner.
En étant sur le fil entre simplicité et sophistication, Azul est un cas d’école de la difficulté à imiter des succès, d’autant que ce succès a quelque chose du hapax, d’une espèce de miracle imprévisible, certes poussé par le marketing, mais que la réussite de sa conception ne prédisposait pas non plus naturellement à un triomphe aussi foudroyant et durable. Or par définition, une copie d’Azul ne peut pas compléter l’espèce de trou auquel Azul venait répondre, et chaque tentative de distinction risquait de rompre son équilibre si délicat, en aboutissant à un résultat trop interactif, trop thématique, ou au contraire trop éthéré, trop mécanique…
Finalement, le meilleur imitateur d’Azul reste… Azul.
Azul imitateur d’Azul ?
Par-delà la sentence rhétorique, il est en effet frappant de constater combien les quatre jeux Azul suivants rappellent les sensations d’Azul tout en y apportant une véritable identité propre.
Dans Azul : Pavillon d’été (2019) par exemple, on construit des rosaces des six couleurs autour d’une rosace multicolore, une couleur différente devenant joker à chaque manche, et outre les points obtenus par les adjacences et les bonus conséquents pour chaque rosace finie (ce qui exige 21 tuiles, et encourage à surveiller les autres), on peut obtenir des tuiles bonus en encadrant des décorations de son plateau, ajoutant des dilemmes de spécialisation dans une couleur ou de diversification. Tuiles bonus récupérées sur un plateau central (qui sert aussi d’aide de jeu) où toutes les couleurs ne sont pas toujours disponibles, de sorte qu’il faut s’assurer d’en gagner quand cela nous intéresse, vérifier si cela peut gêner notre adversaire, peut-être prendre de l’avance en gagnant les tuiles qui seront des jokers à la manche suivante (puisqu’on peut garder 4 tuiles d’une manche sur l’autre)…
On voit combien l’esprit du premier Azul est conservé dans cette tension du draft, auquel on offre cependant d’autres dimensions, le passage de tuiles carrées à des losanges posées sur des rosaces et l’addition d’un plateau central contribuant à le distinguer de l’opus précédent. Même dans le jeu le plus complexe de la gamme, Azul : Le Jardin de la Reine (2022), si on ne pose pas ses tuiles directement sur le plateau, mais sur des petits plateaux (les agrandissements) qu’il faut également drafter, et si on a le choix de prendre les agrandissements et tuiles d’une même couleur avec des motifs différents ou d’un même motif avec des couleurs différentes… on ressort toujours de cette expérience pourtant si différente et plus cérébrale avec la sensation étonnante d’avoir joué à Azul.
Sans chercher la complexification à tout prix, chaque jeu semble aussi bénéficier des réflexions sur les précédents. Ainsi Azul Duel (2025) reprend-il l’idée de plateaux personnels que l’on personnalise en draftant les réceptacles à jetons sur lesquels on ajoutera ensuite les jetons draftés, et donc en définissant nos propres contraintes de placement.
On notera avec curiosité que contrairement à ce que son titre pourrait laisser penser, Azul Duel n’est pas plus interactif que les autres opus de la gamme, de sorte qu’il n’aurait pas été si inenvisageable d’en faire une boîte pour plus que deux personnes, mais ce resserrement de la configuration est aussi un resserrement autour du draft, le retour à une pureté du choix contraint dans un pool commun où l’on ne risque pas d’oublier ce dont notre adversaire a besoin, là où la gestion de ces plusieurs dimensions de draft avec trop d’adversaires pourrait nous isoler sur notre plateau et nos intérêts faute de pouvoir gérer tant de paramètres.
Ainsi, en mettant Azul au panthéon, ce n’est pas un seul jeu qu’on célèbre, et même pas tant une gamme où chacune et chacun peut avoir ses préférences qu’un esprit, la quintessence d’un équilibre qui parvient à fonctionner par-delà ses propres répétitions.
Azul Duel - Contre (Yoel Sayada/First Player)
Depuis 2017, je ne compte plus le nombre de fois où j'ai dit : « Allez, un petit Azul ! »
Alors quand Repos Prod annonce Azul Duel, mon niveau de hype est au max. Et mon appréhension aussi, soyons honnêtes : on ne touche pas impunément à certains jeux... Surtout que, pour moi, la meilleure config’ du jeu d’origine, c’est déjà à deux joueurs.
Alors pourquoi une version Duel ?
Après quelques parties, je ne sais toujours pas.
Tout est un peu moins bien, un peu moins propre, un peu moins élégant. Certes, la mécanique de prise reste sensiblement la même (et encore, elle me paraît inutilement complexifiée). Mais là où le premier Azul offrait dilemme et prise de risque avec une clarté géniale, Azul Duel est à la fois trop libre et trop contraint. Aucun coup n’est vraiment satisfaisant, aucun coup ne nous met vraiment au fond.
Côté matériel, si les tuiles sont toujours aussi agréables à manipuler, le reste fait un peu cheap. Tristesse pour une licence qui avait jusque-là frôlé le sans-faute éditorial.
Le vrai avantage d’Azul Duel ? Son prix : 25 €. Voilà un argument qui vaut son pesant de cacahuètes ! Enfin... si Azul Mini n’existait pas au même tarif.
Au final, ce n’est pas un naufrage — ça reste joli et pas totalement déplaisant — mais clairement un Azul qui a perdu une partie de sa magie et de son élégance en chemin.
Azul Duel - Pour (Boris Krywicki/Rue du Jeu)
Grand fan du premier Azul, j’abordais sa déclinaison Duel avec méfiance. Les suites de la série m’avaient toujours semblé inutiles ou trop alambiquées (voire ratée, pour le 2), et le concept de « version Duel » avait tout du gadget superflu (puisqu’il s’agit déjà d’un jeu en tête-à-tête à mes yeux). Pourtant, cette nouvelle déclinaison m’a surpris par sa pertinence, au point de détrôner l’original.
Azul Duel s’adresse aux personnes ayant essoré le premier opus, dont l’épure dissimulait déjà une richesse fascinante. Dans cette nouvelle mouture, chaque joueur construit sa propre grille (la partie droite de son plateau personnel), tour après tour. Fini les motifs figés : on façonne soi-même l’espace de jeu, avec une flexibilité inédite. On retrouve bien sûr le principe de collecte de tuiles et de placement dans des lignes, mais dans une dynamique moins linéaire. Cette ouverture des possibles, renforcée par la présence d’objectifs à remplir, apporte un nouveau souffle, bien plus convaincant que la face B dans Azul.
Cette version propose également un contrôle accru sur les pièces colorées qu’on laisse à l’adversaire, en nous laissant choisir l’ordre dans lequel on empile les excédents (car seules les tuiles du haut sont sélectionnables). La collecte de demi-jetons, qui constitue un ajout davantage anecdotique, offre également quelques retournements de situation et distille de l’incertitude dans une compétition qui paraissait parfois sclérosée à haut niveau.
Azul Duel peut sembler dense pour qui ne connaît pas bien le jeu de base, car il ajoute des couches à un système déjà redoutable. Mais pour les habitués, il propose une expérience enrichie, plus interactive, sans devenir indigeste pour autant. À conseiller vivement aux fans qui souhaitent aller encore plus loin.
Pour aller plus loin : les chaînes YouTube First Player et Rue du Jeu, toutes deux très recommandables - parmi les rares que je consulte systématiquement, c'est dire.
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