Est-ce la fin de Lucky Duck Games ?
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- Siegfried Würtz
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L'éditeur Lucky Duck Games vient d’annoncer un virage éditorial. 2 ans après son rachat par Goliath, il a été décidé de réduire la voilure sur les localisations, manière polie de dire qu’elles vont être presque interrompues, au point de renoncer à des jeux déjà convenus et présentés à Cannes comme faisant déjà partie du line-up certain de l'éditeur, comme l’attendu Trinket Trove et (le plus moyen - enfin disons que c'est débattable) L’Île des chats : Duel, ou à des succès aussi évidents que… Cascadia : Alpine Lakes, ce qui permet de mesurer l’ampleur de la décision.
L’objectif affiché est de mieux accompagner les jeux du studio et « le catalogue existant », destiné de toute façon à péricliter faute de suivi sur les suites ou autres jeux des mêmes licences, ou sur les autres titres d’éditeurs partenaires. Il ne faut par exemple pas compter sur les prochains Too Many Bones (la vague 3 promise sera bien sûr livrée, n'ayez pas peur, les promesses déjà financées seront honorées !), sur les extensions de Elder Scrolls, sur ce qui arrive pour Wonderland’s War, ou même sur les produits issus de la campagne prochaine pour Earth Express et son spin-off Behind the Lens.
Et si pour l’instant Dice Throne, Dune : Imperium ou Cascadia restent des titres forts de l’éditeur, présents dans quantité de ludothèques et appartenant même à son histoire tant ils ont participé à en faire un nom que tout le monde connaît, on se doute que des ventes déclinantes vont réduire la pertinence de nouveaux tirages ou l’intérêt du risque de s’aventurer sur de nouvelles boîtes – quand on voit le déstockage des Dice Throne Marvel, comment voir le lancement de packs individuels autrement que comme une ultime tentative de maintenir la série à flot ? Quand on renonce à Cascadia : Alpine Lakes ou à Calico : Knitting Circle, combien de temps va-t-on parvenir à faire vivre encore Cascadia ?
Wroth ou l’extension Règne animal pour Earth appartiennent aux dernières localisations promises, parce que leur sortie est trop proche pour se retirer de contrats si avancés, là où plusieurs jeux qui étaient en cours de signature sont abandonnés, parfois confiés à d’autres éditeurs qui n’en ont pas encore fait l’annonce, parfois juste « libérés », même si on se doute qu’Alpine Lakes (donc un Cascadia standalone qui se la joue Akropolis), l'adorable Knitting Circle (dérivé de mon chouchou Calico) ou Hanami (quand même un Knizia chez Keymaster !) attireront des convoitises.
L’ironie de découvrir le post des Lucky Duck… le jour même de la vidéo des Sabliers d’or présentant Fric Frac (Pinched !), et quelques semaines à peine après la nomination de Rebirth à l’As d’or où, de l’avis général, il avait ses chances, est amère. Et je suis touché d’autant plus personnellement que j’ai été responsable éditorial des Lucky Duck pendant des années, supervisant la traduction de Earth, de Dune, de Cascadia, de Dice Throne entre plusieurs dizaines d’autres ; que j’étais même monté sur la scène des As d’or avec le reste de l’équipe française pour recevoir le prix de Dune ; donc que j’ai vu de l’intérieur les Lucky Duck devenir l’un des éditeurs francophones les plus incontournables précisément grâce à leurs localisations.
(Notons pour être tout à fait justes qu'une « réduction », même drastique, des localisations, n'est pas un coup d'arrêt total. Ne plaçons pas trop d'espoirs pour autant dans un terme qui semble surtout là pour rappeler qu'évidemment, les Lucky Duck ne s'interdisent pas de passer à côté d'un hit aux conditions de production parfaites, enfin notons que les Lucky Duck ont encore un Global Pubslishing Network, programme mondial d'accompagnement éditorial, associé à un catalogue de jeux auquel les équipes nationales ont un accès privilégié. Donc tant qu'il existe une équipe francophone, on se doute que sa passion la poussera à étudier toute possibilité, et l'absence de réel optimisme à ce sujet peut ne pas nous pousser forcément dans les bras du cynisme.)
Et malgré toute mon appréciation des Chronicles of Crime ou de Destinies, je ne peux manquer de noter que cette annonce survient aussi alors que les dernières sorties internes des Lucky Duck sont le peu convaincant Pile-poils (et ça me coûte de dire ça d’un Knizia) et le correct Borealis, probablement pas promis à devenir l’une des locomotives dont un éditeur faisant à ce point peau neuve a besoin. On notera par ailleurs des campagnes de financement participatif un peu décevantes, même Chronicles of Crime : Beyond Doubt n’ayant récolté que 400000 euros, alors qu’il s’agit de la licence la plus forte du studio qui arbore fièrement le million d’exemplaires vendus pour la gamme, ou Into the Godsgrave a peiné à dépasser les 340000 euros pour ce qui est pourtant la suite spirituelle de Destinies et The Dark Quarter, la nouvelle grande aventure hybride du studio…
Entendons-nous bien, la décision de Goliath a sa logique, parce que la vision macro d’un si grand groupe peine fatalement à voir d’un bon œil toutes les complications des localisations, les batailles incessantes de négociations pour obtenir un demi-pourcent de marge supplémentaire, le coût des traductions et d’une équipe interne pour les assurer puis tenter de les promouvoir, les sorties aux marges faibles qui peuvent coûter très cher en cas d’échec, tous les efforts sur un line-up aussi dense pour quelques succès et beaucoup de miettes (malgré tout ce que les Lucky Duck ont précisément pu gagner en réputation pour avoir apporté sur le marché français ce qui semblait destiné à rester éternellement en VO)... Mais cela exigeait une attention au détail, de la fatigue, de la passion, un souci de l’image, du positionnement dans le marché et les cœurs des ludistes, qui ne sont juste pas compatibles avec les besoins d’un groupe international.
Égoïstement, on peut espérer de rapides annonces pour l’arrivée de ces contrats chez d’autres éditeurs ; humainement, souhaitons le meilleur à une équipe amenée à connaître des réductions d’effectifs, et probablement quelques frustrations puisque toute personne actuellement chez les Lucky Duck avait initialement rejoint une entreprise très différente. Bien sûr les Lucky Duck ne sont pas morts, et on ne doute pas que dans cette politique de créations originales quelques sorties fortes sauront se faire remarquer, mais cela acte tout de même assez clairement la fin des canards chanceux qu’on a connus, suivis, aimés, dont on attend donc de découvrir la nouvelle identité !

Source : le post des Lucky Duck sur leurs réseaux sociaux