La trilogie Wingspan, une gamme incongrue et incontournable
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- Siegfried Würtz
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Dans le Ludum Mag #23 (printemps 2025), nous présentions la gamme « naturelle » (ou « trilogie -span ») de l'éditeur Stonemaier Games constituée de Wingspan, Wyrmspan et Finspan. On vous repartage ce dossier sur notre blog.
Dans le Ludum Mag #14 d’hiver 2022 (ça ne nous rajeunit pas), Vincent clamait son amour pour Wingspan dans un de nos articles Panthéon les plus évidents tant, qu’on l’aime ou pas d’ailleurs, le jeu a été l’un des phénomènes incontournables de ces dernières années, en termes d’élégance mécanique et d’accessibilité malgré une complexité relative (équilibre fréquent chez Stonemaier Games), de succès critique et de ventes, de soin éditorial sur son joli matériel, de déclencheur d’une réflexion plus poussée sur la place des femmes dans le monde ludique du fait de l’investissement de l’autrice Elizabeth Hargrave pour cette cause.
Cela fait maintenant presque six ans qu’il est sorti, enrichi de trois extensions et surtout de deux nouveaux jeux dans ce qui est donc petit à petit devenu une gamme sonnant d’abord presque comme une blague avant que l’on s’aperçoive de la solidité de chaque boîte et de sa singularité. S’il serait hasardeux de tenter d’analyser l’influence factuelle de Wingspan sur le paysage ludique au-delà de quelques évidences comme le chouette Dog Park ou l’aigle royal Earth, revenir sur cette série à l’occasion de la sortie de Finspan semblait opportun.

Dans le ciel ludique
Bien sûr, la première curiosité de Wingspan, qui aurait pu être son premier repoussoir, tient dans son thème ornithologique si poussé que le jeu de base seul propose 170 oiseaux distincts, représentant 170 espèces réelles et connectant leurs caractéristiques scientifiques sérieusement documentées et mécaniques de jeu (envergure, ponte, forme du nid, prédation…). Des oiseaux au lieu de dragons ou de zombies ? Quelle étrange idée en ces temps où les jeux sur la nature étaient plus rares, et où cela pouvait davantage évoquer quelque serious game pédagogique qu’un véritable jeu de construction de moteur, aussi beau soit-il.
En même temps qu’il a participé à populariser les thèmes naturels, Wingspan a en effet contribué à démocratiser le jeu de construction de moteur (sous forme de tableau) sans l’expertise d’un Terraforming Mars ou d’un Race for the Galaxy, et donc avec un thème plus familial que son contemporain Res Arcana. Là aussi, il y a une vraie cohérence entre réussite éditoriale et mécanique : en déployant un moteur puissant, on dévoile aussi un tableau (aux deux sens du terme) de plus en plus joli avec les quinze emplacements de son plateau où l’on accueille des oiseaux que l’on couvre de beaux œufs colorés en bois, dans une double satisfaction qui n’est évidemment pas étrangère au succès du jeu. D’autant que l’on améliore son moteur quel que soit l’oiseau que l’on place : même une carte n’ayant un effet que de fin de partie rend l’activation de sa rangée plus intéressante.
En 2019, l’extension Europe approfondit le jeu avec quantité de nouvelles cartes dynamisant les parties grâce à des effets de fin de manche voire interactifs, et inaugure une série d’extensions qui enrichissent notre curiosité ornithologique croissante (avec le plaisir de retrouver des espèces locales) tout en ayant un réel apport mécanique. Ainsi, Océanie ajoute-t-il le nectar, ressource joker aux multiples facultés, sur un plateau rééquilibré (sensiblement plus de ressources et de cartes contre moins d’œufs), incontournable pour qui veut un peu plus de complexité gratifiante, quand Asie contient tout le matériel pour jouer à deux, avec un nouveau plateau créant quelques incitations à la course et donc un peu plus d’interaction, tout en servant d’extension pour le jeu de base jusqu’à pouvoir accueillir 7 ornithologues – même si Wingspan restera idéal à 2 (avec ou sans le module d’Asie) voire 3 précisément parce qu’il veut éviter le chaos de la simultanéité ou d’une interaction trop directe. La promesse de trois nouvelles extensions (Antarctique, Amérique du Sud et Afrique) intrigue donc d’autant mieux que l’on peut se fier au souci de Hargrave et Stonemaier Games de réellement enrichir chaque boîte.
(Entretemps, l'extension Amériques a été publiée, et on donnait précisément notre avis ici !)

Poésie experte des dragons
La première fois que Wyrmspan est annoncé, on s’attend à une rethématisation draconienne de Wingspan – et après tout, pourquoi pas. Avant d’apprendre que le jeu est en fait seulement conçu par Connie Vogelmann, déjà derrière l’intéressant Apiary, sous la supervision logique de Hargrave. Et si l’on retrouve globalement le système de Wingspan, avec ses trois rangées de cases à recouvrir de cartes, on s’aperçoit rapidement que Wyrmspan parvient à explorer d’autres sensations, tout en ayant de quoi s’imposer auprès des ludistes trouvant Wingspan un peu trop familial.
On notera particulièrement un système assez fin de points d’action, et une course additionnelle vers un plateau commun d’objectifs où les places sont chères. S’il faudra placer des cavernes pour y accueillir des dragons, leur pose entraîne aussi un bonus, les combos potentiels étant bien plus nombreux, sans jamais s’y perdre.
Et comment ne pas admirer le travail de l’illustratrice Clémentine Campardou, qui très loin des illustrations fantasy d’une certaine tradition états-unienne propose 183 dragons et dragonneaux pastel, véritable enchantement pour les yeux apportant une douceur inattendue à mon jeu préféré de la gamme ?

Puzzle sous l’océan
Restait à proposer un jeu sensiblement plus accessible que Wingspan, sans pour autant avoir l’air d’un « Wingspan moins », avec une unique exception à l’identité jusque-là strictement féminine de la gamme puisque Finspan est conçu par David Gordon et Michael O’Connell (mais illustré par Ana María Martínez, déjà co-illustratrice de Wingspan vec Natalia Rojas, et Mesa Schumacher), originellement recrutés comme développeurs du projet avant de s’imposer comme ses auteurs du fait de leurs contributions substantielles. Consciemment pensé comme le troisième opus d’une trilogie, il permet cette fois de plonger dans trois colonnes maritimes, verticalité nouvelle qui accompagne la conservation d’une horizontalité étant donné que quelques poissons ont besoin de profondeurs (de niveaux de luminosité) différentes.
Malgré une capacité du plateau de 18 poissons recouvrables, Finspan est plus direct en s’axant autour d’une moins grande variété d’effets : les ressources sont essentiellement des cartes de la main, que l’on peut même récupérer dans notre défausse personnelle et que l’on pioche plus aisément (désormais toujours au hasard, sans aucun semblant de marché ouvert), et il s’agira presque exclusivement de pondre des œufs, de les faire éclore en juvéniles et de les déplacer de façon à constituer des bancs au-dessus des cartes Poisson, une approche très puzzle assumée, qui confère une identité tout à fait propre au titre dans sa gamme.
Perfection d’une trilogie inégale
Au fond, l’un des grands atouts de la trilogie -span tient dans son incohérence : que viennent faire les dragons entre les oiseaux et les poissons ? D’où vient ce puzzle ? sont quelques-unes des questions qui empêchent radicalement de n’envisager Finspan que comme un Wingspan moins et Wyrmspan comme un Wingspan plus, et nous confrontent à une singularité de chaque opus tant dans ses mécaniques que ses sensations qui forcent le respect, par-delà leurs retrouvailles autour de l’idée de jeux très « card-driven » (où la variété du jeu est majoritairement dictée par la très grande variété des cartes, même quand le système est accessible) pour un tableau toujours un peu plus puissant et une prise en compte dans chaque nouvelle boîte de ce qui avait pu être dit sur la suivante.
En attendant Frangispan, est-ce que vous préférez vous envoler avec les oiseaux, explorer les cavernes de dragons ou plonger avec les poissons ? Vous ne pouvez pas faire de mauvais choix !
(merci à Jamey Stegmaier pour ses réponses précieuses !)
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