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On réessaye ?
Communardes ! raconte la Commune de Paris à travers trois destins féminins distincts, scénarisés par Wilfrid Lupano et dessinés par Lucy Mazel, Anthony Jean puis Xavier Fourquemin. Victorine, Élisabeth Dmitrieff et Marie offrent trois portes d’entrée sur l’insurrection, les inégalités sociales et la naissance de revendications féministes.
On réessaye ?
Publiée chez Vents d’Ouest, la série est conçue comme un triptyque historique : trois albums autonomes, trois héroïnes ou groupes de femmes, trois dessinateurs et un même scénario de Wilfrid Lupano. Les histoires peuvent se lire séparément, mais elles se croisent par le contexte et quelques personnages.
Les Éléphants rouges suit la jeune Victorine pendant le siège de Paris, tandis que sa mère s’engage dans l’action collective. L'Aristocrate fantôme s’intéresse à Élisabeth Dmitrieff, figure historique liée à l’Union des femmes.
Le troisième album, Nous ne dirons rien de leurs femelles, suit Marie, servante puis ouvrière, dont la colère intime rencontre la révolution de 1871. Le triptyque fait ainsi varier les milieux sociaux, les âges et les rapports à l’engagement.
Les changements de dessin ne sont pas un défaut de continuité mais le principe même de la collection : chaque album possède sa sensibilité tout en participant au même portrait pluriel des femmes de la Commune.
Wilfrid Lupano choisit trois récits pour éviter de réduire les femmes de la Commune à une seule figure exemplaire. Victorine, Élisabeth Dmitrieff et Marie n’ont ni le même âge, ni la même origine sociale, ni la même manière d’entrer dans l’histoire.
Cette structure permet de montrer que l’engagement féminin ne suit pas un parcours unique. Certaines personnages sont militantes, d’autres sont d’abord prises dans des problèmes familiaux ou sociaux avant que les événements politiques ne bouleversent leur vie.
Victorine est une enfant qui s’occupe de Castor et Pollux, les éléphants du Jardin des plantes, pendant le siège de Paris. Son imagination transforme cette relation en projet grandiose alors que les adultes vivent la faim, la guerre et l’agitation politique.
Ce regard enfantin n’annule pas la dimension historique. Il rend au contraire très concrète la vie d’une ville assiégée et montre comment la Commune se prépare aussi dans les familles, notamment à travers l’engagement de la mère de Victorine.
Les deux éléphants sont liés au Jardin des plantes et à la mémoire du siège de Paris, quand la faim transforme le rapport aux animaux de la capitale. Pour Victorine, ils représentent pourtant encore le merveilleux et la possibilité d’agir.
Cette tension entre imaginaire enfantin et réalité historique résume le ton de l’album. Les éléphants deviennent un point de rencontre entre la fantaisie de Victorine et la brutalité d’une ville où chaque ressource compte.
Élisabeth Dmitrieff est une figure historique russe arrivée très jeune à Paris et engagée dans la Commune. Elle participe à l’organisation de l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés.
L’album s’intéresse autant à son énergie politique qu’au paradoxe de ses origines sociales. Cette aristocrate devenue militante socialiste permet à Lupano d’interroger les alliances, les préjugés de classe et la place accordée aux femmes dans le mouvement révolutionnaire.
Elle montre que les femmes de la Commune ne sont pas seulement des silhouettes sur les barricades. Elles s’organisent autour du travail, des secours, de la défense de Paris et de revendications d’égalité.
En donnant une place narrative à cette organisation, la série corrige une vision très masculine des révolutions du XIXe siècle. Le lecteur comprend que l’émancipation sociale et l’émancipation des femmes se croisent sans toujours avancer au même rythme.
Marie vient d’un milieu populaire et travaille d’abord comme servante avant de devenir ouvrière à la journée. Elle n’entre pas dans la Commune par une théorie politique élaborée, mais avec une longue expérience de l’humiliation et de l’injustice.
Son parcours donne au troisième album une tonalité plus sombre. La révolution lui offre un espace où sa colère privée rencontre une promesse collective de justice, ce qui rend son engagement à la fois social, politique et personnel.
Eugénie appartient à la famille que Marie sert et devient son amie malgré leur différence de classe. Ce lien confronte directement Marie à la violence des normes imposées aux femmes et à la manière dont une famille peut sacrifier une fille à son honneur.
Le passé d’Eugénie nourrit ensuite la colère de Marie pendant la Commune. Sans dévoiler la trajectoire complète, on peut dire que l’amitié entre les deux femmes donne au récit une dimension intime qui dépasse le seul cadre des barricades.
Oui, chacun possède son protagoniste, son dessinateur et une intrigue qui peut être comprise seule. Il est donc possible de choisir un volume pour son sujet ou son style graphique sans être perdu.
Cependant, lire le triptyque complet donne une vision plus riche de la Commune. Les personnages se croisent parfois et les trois perspectives se répondent, de sorte que l’ensemble compose un portrait collectif plutôt qu’une simple anthologie.
L’ordre de publication est le plus naturel : Les Éléphants rouges, L'Aristocrate fantôme, puis Nous ne dirons rien de leurs femelles. Il permet de passer du siège de 1870 aux événements de 1871 en élargissant progressivement les points de vue.
Cet ordre n’est toutefois pas obligatoire pour comprendre chaque album. C’est une série rare où l’on peut entrer par la figure historique de Dmitrieff, par le regard de Victorine ou par le récit social de Marie.
Lucy Mazel, Anthony Jean et Xavier Fourquemin donnent chacun une identité propre à un récit. Le changement de style souligne que chaque héroïne possède son propre regard sur une période commune.
Cette diversité correspond au projet éditorial : raconter plusieurs femmes plutôt que fabriquer une continuité visuelle artificielle. Les couleurs, les expressions et le degré de réalisme varient, ce qui aide à distinguer les tons sans rompre l’unité historique.
Elle s’appuie sur des événements, organisations et figures réelles tout en construisant aussi des personnages et intrigues romanesques. Élisabeth Dmitrieff est historique, tandis que d’autres protagonistes servent à incarner des expériences sociales plus larges.
Il faut donc la lire comme une fiction documentée plutôt que comme un manuel. Elle peut constituer une excellente porte d’entrée, à compléter ensuite par des ouvrages historiques si l’on veut distinguer précisément archives et invention.
Parce que leur participation a longtemps été moins visible dans les récits populaires que celle des grandes figures masculines. Lupano s’intéresse à celles qui soignent, organisent, travaillent, combattent ou utilisent le bouleversement politique pour revendiquer une autre place.
Ce choix déplace le centre de gravité du récit. La révolution n’est plus seulement une affaire d’institutions ou de chefs, mais une transformation vécue dans le travail, la famille, le corps et l’autonomie.
Elle assume clairement un intérêt pour les inégalités sociales et les revendications féminines. Mais elle passe par des personnages très différents, avec leurs contradictions, leurs colères et leurs limites, plutôt que par un discours uniforme.
Cette pluralité est essentielle. Victorine n’a pas la conscience politique de Dmitrieff, et Marie n’entre pas dans l’insurrection pour les mêmes raisons qu’une militante organisée. Le lecteur voit donc plusieurs manières d’habiter un même événement.
Le siège de 1870 explique la faim, la tension sociale et l’épuisement d’une population qui vit déjà une situation exceptionnelle avant l’insurrection de 1871. Les Éléphants rouges fait sentir cette continuité par le quotidien de Victorine.
Comprendre ce contexte évite de considérer la Commune comme un événement surgissant sans cause. La série montre comment guerre, pauvreté, organisation populaire et frustrations politiques préparent le terrain du soulèvement.
L'Aristocrate fantôme est le choix le plus direct grâce à Élisabeth Dmitrieff. Le volume permet d’approcher une jeune militante russe et son rôle dans l’Union des femmes sans perdre la dimension romanesque.
Les deux autres albums restent essentiels pour comprendre des expériences moins documentées par les biographies de grandes figures. Ensemble, ils équilibrent histoire individuelle, fiction sociale et récit collectif.
Les Éléphants rouges offre une entrée particulièrement accessible grâce au point de vue de Victorine et à son imagination. Mais le contexte de guerre, de faim et de répression demande tout de même un accompagnement pour les lecteurs les plus jeunes.
Le triptyque vise globalement des adolescents mûrs et des adultes. Les deux volumes suivants abordent plus frontalement violences sociales, oppression des femmes et vengeance, avec un ton plus sombre.
Les trois volumes ont été proposés ensemble en coffret, ce qui correspond bien à la logique du projet. Ce format permet de conserver les identités graphiques séparées tout en lisant le triptyque comme un ensemble.
Selon les disponibilités, on peut aussi acquérir les albums indépendamment. Pour l’achat, l’important est surtout de vérifier que le regroupement contient bien les trois récits signés par Mazel, Anthony Jean et Fourquemin.
Le titre reprend une formule historiquement liée au mépris exprimé envers les femmes communardes. Son vocabulaire animalisant rappelle à quel point les adversaires de la Commune pouvaient nier leur dignité politique et humaine.
Employé pour le troisième album, il prépare une lecture sur la violence faite aux femmes et sur la colère de Marie. Le titre n’est donc pas provocateur gratuitement : il expose le regard social que le récit cherche précisément à combattre.
La série déplace l’attention vers des expériences féminines moins souvent placées au premier plan, depuis l’enfance dans Paris assiégé jusqu’à l’organisation militante et au travail populaire. Les changements de milieu évitent une vision unique de l’insurrection.
Un lecteur averti pourra aussi apprécier le jeu entre personnages réels et fictionnels. Les albums invitent à comparer la mémoire héroïque de la Commune avec des vies plus modestes, contradictoires et quotidiennes.
Trois volumes suffisent à créer un éventail de regards sans transformer chaque destin en épisode d’une intrigue artificielle. Chaque album peut adopter le ton qui convient à son héroïne et à son dessinateur.
La brièveté renforce le projet collectif : aucun personnage n’a vocation à représenter toutes les femmes de 1871. Le lecteur termine au contraire avec l’idée d’une multitude de trajectoires dont le triptyque ne montre que quelques exemples.