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On réessaye ?
Undertaker fait d’un croque-mort, Jonas Crow, le héros d’un western aussi spectaculaire que moralement inconfortable. Xavier Dorison, Ralph Meyer et Caroline Delabie construisent la série par diptyques, chaque mission funéraire ouvrant sur un conflit où justice, médecine, identité ou fanatisme sont mis à l’épreuve.
On réessaye ?
Xavier Dorison scénarise la série, Ralph Meyer la dessine et la met en couleurs avec Caroline Delabie. Publiée chez Dargaud, elle adopte une structure régulière de diptyques : une affaire se développe sur deux albums avant que Jonas Crow ne reparte vers une nouvelle mission.
Le premier cycle commence avec Le Mangeur d'or. Jonas doit transporter la dépouille du millionnaire Joe Cusco jusqu’au filon de Red Chance, mais le défunt a avalé son or, transformant le corbillard en cible pour les mineurs d’Anoki City.
Rose, gouvernante anglaise, et Lin, domestique chinoise, deviennent des compagnes importantes de Jonas. Les cycles suivants reviennent aussi sur son passé et l’opposent à un chirurgien monstrueux, aux violences faites aux peuples autochtones ou à un fanatisme religieux qui détourne la morale.
Le métier de croque-mort n’est jamais un simple gimmick : il permet au héros d’entrer dans les communautés au moment où leurs secrets et leurs conflits remontent à la surface. Meyer donne à l’ensemble une puissance graphique qui assume les grands espaces autant que les visages.
Le croque-mort arrive après la violence, lorsque les autres héros de western ont terminé leur duel. En plaçant Jonas Crow au centre, Dorison peut raconter ce que les morts laissent derrière eux : dettes, secrets, familles et conflits non résolus.
Le métier lui donne aussi une mobilité naturelle. Chaque dépouille peut l’entraîner dans une nouvelle ville ou un nouveau milieu, ce qui renouvelle les décors sans inventer artificiellement une mission d’aventurier.
Jonas est un undertaker, un entrepreneur de pompes funèbres itinérant qui manie aussi bien le revolver que la répartie. Son passé n’est pas aussi propre que son costume noir, et plusieurs cycles le forcent à affronter les conséquences de ce qu’il a été.
Cette ambiguïté le distingue d’un justicier classique. Il possède un code moral, mais celui-ci s’est construit dans la faute et l’expérience, ce qui rend ses décisions plus intéressantes qu’une simple opposition entre bons et méchants.
Avant de mourir, l’ancien mineur devenu millionnaire avale son or afin de l’emporter dans la tombe. Lorsque le secret se répand, son corps devient littéralement le coffre-fort que tout le monde convoite.
Cette idée donne au premier cycle un enjeu très concret et très western : des mineurs pauvres voient une fortune leur passer sous le nez dans un cercueil. Jonas doit alors défendre un mort contre les vivants.
Rose est une gouvernante anglaise et Lin une domestique chinoise liées à la maison Cusco. Elles se retrouvent entraînées avec Jonas dans le transport de la dépouille vers Red Chance.
Elles ne restent pas des passagères. Leur présence transforme la solitude du croque-mort, crée un groupe aux origines très différentes et donne au récit des regards féminins qui ne se résument pas à l’intérêt amoureux.
Il concentre le métier de Jonas, son indépendance et les morts qu’il transporte. Dans le premier diptyque, il devient en plus le véhicule d’une fortune cachée, donc l’objet que toute une ville veut rattraper.
Visuellement, le corbillard noir traversant les grands espaces donne aussi une silhouette immédiatement reconnaissable à la série. Il remplace le cheval blanc du héros par un outil professionnel associé à la mort.
Chaque affaire occupe deux albums : le premier installe une mission et un dilemme, le second en développe les conséquences. Jonas, Rose, Lin et certains éléments de continuité peuvent traverser plusieurs cycles.
Cette structure permet de renouveler régulièrement le thème politique ou moral. Le lecteur peut identifier un bloc de deux volumes, mais gagne à suivre l’ordre général pour comprendre les relations et le passé de Jonas.
Il oppose notamment justice, propriété et morale. Joe Cusco a décidé ce qu’il veut faire de son or, mais les mineurs qui ont enrichi ce monde par leur travail estiment avoir de bonnes raisons de contester qu’une fortune soit enterrée.
Le dilemme dépasse donc la simple poursuite. Jonas doit exécuter une volonté funéraire tout en évoluant dans un environnement où la légalité et la justice sociale ne coïncident pas forcément.
L’adversaire lié à Sutter Camp force Jonas à regarder une période de sa vie qu’il préférerait laisser derrière lui. La chasse à l’homme devient ainsi autant une confrontation avec ses regrets qu’un nouveau contrat.
Le thème médical du chirurgien ajoute une autre question : jusqu’où peut-on justifier une violence au nom d’un bien supposé plus grand ? La série transforme un méchant spectaculaire en débat moral.
Il s’intéresse à l’identité et à la survie des peuples autochtones face à la société dominante. Le récit oppose notamment l’adaptation nécessaire pour survivre à la fidélité à une culture que la conquête cherche à détruire.
Jonas n’y est pas un observateur neutre : son propre passé et ses responsabilités l’obligent à prendre position. Le western devient ainsi un moyen de regarder les violences de la frontière depuis leurs conséquences humaines.
Dans une ville texane marquée par l’après-guerre de Sécession, une ligue de vertu transforme des convictions morales en volonté de contrôler les autres. Sister Oz incarne cette dérive vers l’extrémisme.
La série oppose alors piété imposée et liberté individuelle. Jonas, dont le métier l’amène à respecter les morts sans prétendre gouverner la vie des autres, se retrouve au centre d’un conflit particulièrement cohérent avec son personnage.
Oui. Il explique plusieurs zones d’ombre, relations et culpabilités qui reviennent dans les cycles. La série révèle progressivement ces éléments plutôt que de livrer une biographie complète dès le premier tome.
Il vaut donc mieux éviter les résumés détaillés des albums avancés avant lecture. Une part du plaisir vient de comprendre peu à peu comment l’homme en noir est devenu ce croque-mort ironique et solitaire.
Chaque diptyque part d’un conflit moral ou politique : argent, médecine, identité, fanatisme. Les fusillades sont importantes, mais elles servent des personnages qui défendent des visions incompatibles de la justice.
Cette construction rapproche parfois la série du conte philosophique. Le décor du western donne des situations extrêmes où une idée doit être assumée jusqu’à ses conséquences concrètes.
Jonas travaille avec la mort au quotidien et utilise souvent l’ironie pour garder une distance face à la violence. Ses répliques empêchent le récit de devenir constamment solennel.
L’humour ne réduit toutefois pas le poids des décès. Il est plutôt une manière de caractériser un homme qui connaît assez bien la mort pour ne pas la romantiser.
Meyer combine grands paysages, scènes d’action très lisibles et visages expressifs. Son western paraît immédiatement physique : poussière, neige, sang, chevaux et silhouettes occupent réellement l’espace.
Avec Caroline Delabie, la couleur adapte aussi l’atmosphère à chaque cycle. Les lieux changent, et la palette aide à donner à chaque diptyque une identité propre sans perdre la cohérence de la série.
Il faut commencer par Le Mangeur d'or. Le tome présente Jonas Crow, son métier, Joe Cusco, Rose et Lin, tout en lançant la première poursuite.
Le deuxième tome, La Danse des vautours, conclut directement cette affaire. Pour tester la série correctement, il vaut donc mieux lire ce premier diptyque en entier plutôt qu’un seul album.
Chaque diptyque propose une nouvelle affaire et pourrait être compris dans ses grandes lignes, mais les relations entre Jonas, Rose et Lin ainsi que les révélations sur le passé s’accumulent.
L’ordre de publication reste donc nettement préférable. Comme les cycles sont courts, il est facile de progresser par blocs de deux albums sans perdre le fil.
Dargaud propose plusieurs éditions bibliophiles ou spéciales de certains albums, ainsi qu’un artbook consacré au travail graphique de Ralph Meyer. Leur contenu matériel peut différer des éditions courantes.
Pour lire l’histoire, les albums standards suffisent. Les éditions de collection intéressent surtout les lecteurs qui veulent grand format, bonus graphiques ou travail préparatoire.
Dargaud la classe ado-adulte. La violence, les dilemmes moraux et certains thèmes comme la chirurgie, le racisme ou le fanatisme la destinent plutôt à des lecteurs adolescents mûrs et adultes.
Un amateur de western classique y retrouve les codes du genre, tandis qu’un lecteur de thriller peut entrer par les intrigues très construites. La série ne demande pas de connaissances historiques spécialisées.
Son métier lui impose de traiter le cadavre comme quelqu’un qui possède encore une histoire et des volontés. Cette attitude crée un contraste avec les vivants qui voient souvent le mort comme une richesse, une preuve ou un obstacle.
Le respect funéraire devient ainsi une ligne morale discrète. Jonas peut être brutal, mais il sait que la mort retire déjà assez de choses à une personne sans que les survivants lui enlèvent encore sa dignité.
La série combine un héros immédiatement identifiable, une structure en diptyques et des problématiques qui changent réellement d’une mission à l’autre. Elle peut renouveler le western sans abandonner ses grands espaces ni ses tensions.
Surtout, la profession de Jonas lie toutes ces histoires à la même question : que révèle une communauté lorsqu’un mort oblige chacun à montrer ce qu’il voulait cacher ?