#Jeux de société #Interview
Faut-il TOUT vendre ? Les boutiques vous répondent !

Ce dossier a été publié initialement dans le Ludum Mag n°25 d'automne 2025. Néanmoins, si vous êtes une boutique et souhaitez apporter votre témoignage, n'hésitez pas à nous contacter, l'objectif du dossier étant d'aider à réfléchir à cette question, tout enrichissement sera naturellement bienvenu !

Krak'n Play

Toutes les semaines, en moyenne, une dizaine de nouveautés arrivent sur le marché du jeu de société. Très vite, la question se pose : faut-il toutes les proposer en magasin ? Au sein de notre magasin, la réponse est claire : ce n’est pas possible.

Notre magasin Krak'N Play est une petite boutique indépendante ancrée depuis peu à Besançon. Tenue par votre dévouée Cap'taine Aude et son fidèle Second, Léo. Ensemble, nous naviguons dans l’univers du jeu de société spécialisé avec passion.

C’est un fait, notre boutique n’est pas extensible, elle est d’ailleurs plutôt petite. Et si l’on compte les rayons, les stocks et notre petit coin dédié aux démonstrations, chaque centimètre compte. On ne peut pas resserrer les boîtes indéfiniment sans transformer l’endroit en un lieu étouffant et peu accueillant.

Ce que l’on veut, c’est que nos clients puissent circuler facilement, qu’ils s‘arrêtent et s’interrogent sur les jeux qu’on a souhaité mettre en avant. Il est très important pour nous de présenter beaucoup de boîtes en facing plutôt que sur la tranche. Les jeux deviennent de plus en plus beaux et méritent d'être vus, et cela rend les rayons plus agréables et harmonieux. Ayant une boutique avec un univers fort (vous entrez dans le fond de cale d’un bateau pirate attaqué par un kraken), les clients viennent aussi chez nous chercher une ambiance.  Aussi, nous pensons qu’il est toujours plus agréable pour le client de pouvoir présenter en démonstration un ou plusieurs jeux pour montrer la qualité du matériel et leurs faire tester s’ils le souhaitent. Ils ressortent alors avec une expérience agréable du magasin, cette possibilité de tester un jeu sur place fait vraiment une différence avec les grandes surfaces. Pour toutes ces raisons, il faut de la place, donc il faut faire des choix.

Pour ce qui est du choix, il est vrai que nous ne pouvons pas tout tester. Mais ça ne veut pas dire qu’on choisit au hasard. Bien au contraire ! Le vrai travail d’un ludicaire est de se renseigner sur les différentes sorties à venir : salons professionnels, vidéos de connaisseurs du jeu, présentations des éditeurs et des auteurs… Chaque nouveauté qu’on sélectionne a été choisie parmi toutes les sorties annoncées.

Parce qu’il faut bien être honnête : toutes les nouveautés ne se valent pas ! Certaines sont de vraies pépites, d'autres sont des redites, parfois plus jolies que leurs prédécesseurs mais sans réelle nouveauté. Alors, plutôt que de tout prendre « car c’est nouveau », on préfère choisir les jeux qui nous semblent vraiment intéressants, originaux, ou tout simplement cohérents par rapport à notre clientèle et qui ne font pas doublon avec ce que l’on propose déjà…

Ce qu’on aime le plus dans notre métier, ce sont les échanges avec notre communauté, les conseils qu’on peut apporter, les discussions autour des mécaniques de jeu, des univers, des expériences vécues. Et ça, ça ne marche que si on connaît les jeux que l’on vend et les attentes de la communauté de notre magasin. On ne veut pas être une vitrine impersonnelle où tout se ressemble, on veut se démarquer des grandes chaînes de magasins et des grandes surfaces. C’est pour nous la force d’une petite boutique spécialisée. On veut être un repaire de confiance, où chaque jeu a été choisi avec soin.

Il ne faut pas oublier non plus la problématique du budget. Certes nous ne sommes encore qu’une jeune et petite boutique mais nous pensons qu’à l’heure actuelle, avec la quantité de sorties, il est difficile financièrement pour beaucoup de boutiques de pouvoir acheter toutes les sorties sans les sélectionner. Il y a parfois des quantités minimum de colisage sur certaines références qui nous sont imposées par les distributeurs, ce qui peut nous freiner à implanter lesdites références. Le franco de port de chaque éditeur qui n’est pas toujours facile à atteindre. Et il faut le dire aussi, chaque implantation en magasin est un pari ! Est-ce qu’on va réussir à vendre ce jeu? Ce n’est malheureusement pas parce que nous nous y croyons au départ que les clients vont forcément être séduits à leur tour ! Parfois c’est un échec et ces références, sur lesquelles on avait misé, se retrouvent sur les étagères des soldes et coûtent beaucoup à l’entreprise.

En sommes, pour garder cet espace vivant, accessible, convivial, et garder en tête le budget de l’entreprise, on doit éviter de surcharger nos rayons. Moins de jeux, mais mieux choisis, mieux présentés et mieux expliqués.

Alors faut-il vendre toutes les nouveautés ? Non. On préfère vous proposer les bonnes. Celles qui nous parlent. Celles qu’on connaît, qu’on aime, qu’on a envie de défendre. Celles qui vous correspondent. Parce que selon nous, en boutique spécialisée, on ne fait pas que vendre des boîtes : on partage des passions, on tisse des liens, et on construit, jour après jour, une belle communauté autour du jeu.

Et franchement, c’est mille fois plus satisfaisant.

Aude et Léo de la boutique Krak'N Play (Besançon)

Philibert

Philibert

Avant d’être des Philigirlz et des Philiboyz, Philibert c’est une équipe de joyeux joueurs.

 Alors, en tant que joueurs et joueuses, évidemment qu’il faut avoir le catalogue de jeux le plus exhaustif possible ! Imaginez un peu, si vous aviez la possibilité de remplir un espace gigantesque de jeux de société différents, vous le feriez aussi non ?

Mais la tâche n’est pas si simple. Trouver les pépites cachées demande un peu de temps, de passion et de prise de risque (un peu comme dans un jeu finalement). Les acheteurs chez Philibert sont souvent des spécialistes dans leur domaine : Wargames, Figurines, Jeux de Rôle, Kickstarter, Jeux de Cartes à Collectionner, etc.

 C’est en connaissant son produit que l’on arrive à gérer correctement ses stocks et dénicher les plus belles pépites.

Cette spécialisation et cette expertise, nous permettent de mieux évaluer les stocks, en fonction de la période et de notre sensibilité. On prend des risques et on anticipe les besoins, qui nous semblent similaires aux nôtres. On ne dirait pas comme ça, mais ce n’est vraiment pas facile de s’engager sur des quantités ! Notre dépôt n’est malheureusement pas illimité en espace (ça serait génial). Alors on joue, on essaye, on écoute les avis des Philigirlz and Boyz, de nos partenaires, de nos fournisseurs, on fait des recherches, on rejoue, on va dans les festivals, on rencontre les gens, on boit des coups ensemble, pardon je me perds.

Quelle que soit la décision finale, on est les premiers à être content de rentrer un nouveau jeu en stock. C’est un peu un super pouvoir : quand on craque sur un jeu, on peut en profiter et vous aussi.

Évidemment, dans notre catalogue, on proposera même les jeux qui ne font pas l’unanimité. L’idée est que chacun trouve chaussure à son pied ou sleeve à sa carte. C’est hyper important de proposer un large choix, autant pour satisfaire toutes les envies, mais aussi pour donner de la visibilité à une création. Derrière les jeux, il y a des gens, du travail et de la passion. Chaque jeu devrait avoir sa chance d’exister, d’être joué. On a récemment ouvert une Marketplace pour permettre aux éditeurs indépendants de proposer leurs créations sur notre site, toujours dans cette même optique. Grâce à ça, on découvre encore de nouveaux jeux et accessoires inédits, issus de projets humains plus intimes.

Notre ambition sera toujours de proposer un maximum de choix. Certains projets seront mis en avant selon nos envies ou nos goûts, via du conseil, des sélections, des bannières avec de super jeux de mots. Mais au final, tout ce travail ne sert qu’à une chose : trouver le jeu parfait qui vous conviendra.

Maxime de Philibert

First Player

 

First Player

Faut-il tout vendre ? Certainement pas.

On a tellement peur de rater un jeu qu’on finit par tous les prendre. Et au final ? On noie les bons dans une marée de médiocrité. Tous les jeux qui sortent ne sont pas bons. Pas assez testés, pas assez finis, pas assez intéressants. Ça a l'air rude ? Ça l'est.

Parfois même, pas assez de respect pour le joueur. Et ça, on ne le dit jamais.

Alors non, une boutique n’a pas vocation à devenir le supermarché de l’ennui. Parce que si on met tout en rayon, on ne propose plus rien. On se contente d’empiler. Et dans une époque où Amazon peut livrer une boîte en 24h, qui a encore besoin d’un simple entrepôt avec caisse enregistreuse ?

Le vrai rôle d’une boutique, c’est d’être un filtre. D’assumer : “ce jeu-là, je ne le prends pas, parce que je ne veux pas que tu perdes ton temps, ton argent ou ton envie de jouer.” Ça vous surprend ? Ça ne devrait pas. Parce que la confiance, elle naît là. Pas dans la quantité, mais dans la curation.

Bien sûr, des sites comme comme Philibert, Ludum, Esprit Jeu… peuvent – et doivent – tout référencer. C’est son rôle, et c’est même sa force : donner accès à l’ensemble du marché en quelques clics. Mais une boutique physique, ce n’est pas le même métier. Elle n’est pas là pour tout avoir, elle est là pour choisir. Pour dire : « Parmi tout ce qui sort, voilà ce qui vaut ton temps et ton argent. » Et c’est précisément cette différence qui donne encore envie d'ouvrir la porte d’une boutique, plutôt que d’ouvrir un nouvel onglet.

Alors faut-il tout vendre ?

Non. Parce que tout n’en vaut pas la peine.

Et parce qu’une boutique qui dit toujours oui, n’a, au fond, rien à dire.

Yoel, de First Player*

*(ayant travaillé pour Au Beau Jeu à Lille, Philibert à Strasbourg, Meisia à Paris, entre autres missions de conseil auprès de boutiques)

Ludum

Ludum

La question semble simple, mais elle en dit long sur l’état du marché du jeu de société. En tant que boutique en ligne, nous avons accepté la responsabilité de référencer une immense diversité de jeux pour permettre à chaque joueur ou joueuse de trouver ce qu’il ou elle ne verrait jamais en boutique physique. N’oublions pas qu’une large part de notre clientèle vit à plus de 50 kilomètres de la première boutique spéc​i​alisée​, laquelle ne peut, bien souvent, se permettre de tout suivre.​  Nous permettons ainsi à tous les profils, novices comme passionnés, de trouver facilement les titres qui leur tiennent à cœur  , y compris ceux que l’on ne trouve pas en boutique physique. Une mission d’accessibilité en quelque sorte.​ Et cette mission nous amène à exercer un métier bien différent de celui d’une boutique physique. Là où celle-ci doit faire des choix drastiques, pousser certains jeux, parfois en expliquer les règles en direct, nous jouons un rôle complémentaire : celui d’un catalogue vivant, toujours disponible, qui assume la diversité sans renier l’exigence. Deux approches du même univers, mais deux métiers différents, avec leurs propres contraintes, leviers… et responsabilités.

 ​Il nous arrive aussi de référencer des jeux que, personnellement, nous n’apprécions pas. Après tout, nous sommes nous aussi des joueurs et des joueuses, avec des goûts, des exigences, des références. Notre connaissance ludique nous pousse naturellement à être plus critiques, à comparer, à repérer les mécaniques déjà vues, les redites, les inspirations plus ou moins assumées. Mais cela ne signifie pas que ces jeux sont mauvais : simplement, nous ne sommes pas la cible. Avec l’expérience, nous savons identifier ces jeux "de niche", destinés à un public spécifique. Et notre rôle, c’est justement de faire en sorte que ce public puisse les trouver, les commander, les apprécier, même s’il ne s’agit pas de jeux que nous recommanderions spontanément dans nos coups de cœur. C’est aussi ça, référencer : distinguer ce qu’on aime de ce qui a une vraie légitimité pour d’autres.

 Mais tout vendre ne veut pas dire tout stocker. Nous avons la chance de collaborer avec une logistique externalisée qui nous accompagne dans notre croissance, sans que nous ayons à nous soucier de la place que prend notre catalogue physique dans l'entrepôt. Ce qui nous permet de proposer un catalogue large, tout en restant raisonnables sur les volumes que nous stockons. Nous restons malgré tout vigilants sur les volumes à prendre en nous basant sur nos précommandes pour l'implantation de chaque jeu dans notre rayonnage. Nous avons aussi la possibilité d'afficher un jeu disponible à la commande sur le site, sans pour autant immobiliser de stock, et ainsi le commander à la demande. Cette flexibilité, couplée à des commandes hebdomadaires chez les distributeurs, nous permet de rester réactifs face à la demande - et d’atteindre facilement les franco, un point de tension pour beaucoup d’acteurs du secteur.

 Au-delà de la question du stock, référencer un jeu, c’est aussi lui consacrer du temps humain : créer une fiche claire et rédiger un texte vendeur et optimisé. Et c’est parfois frustrant de savoir, en amont, que le jeu en question ne se vendra probablement qu’à quelques exemplaires. Pourtant, chaque fiche renforce la visibilité, la crédibilité et la performance de notre site sur le web.

 Mais élargir l’offre n’efface pas les questions fondamentales. En tant que professionnels, nous observons et subissons depuis plusieurs années une accélération inquiétante du rythme des sorties. La durée de vie d’un jeu s’est considérablement raccourcie, au détriment de titres pourtant portés par des équipes passionnées. Certains projets, pourtant travaillés en sous-marin pendant parfois 5 ans, tombent dans l’oubli en quelques semaines, sans avoir eu le temps de rencontrer leur public. D’autres n’auraient, selon nous, jamais dû franchir la ligne de production : règles mal écrites, mécaniques bancales, finition absente… Et l’on se demande, parfois avec une forme de colère mêlée de tristesse : comment un jeu aussi peu abouti peut-il finir en rayon ? Ne faudrait-il pas être plus exigeant ? Est-ce que chaque bonne idée mérite publication ? Et à trop éditer, les éditeurs ne risquent-ils pas eux-mêmes l’épuisement, voire l’extinction ? Pas si dystopique comme raisonnement, nous y sommes déjà : certaines maisons d’édition françaises ont dû se résoudre à des licenciements, symptôme d’un système qui déraille.

 

Chez Ludum, nous jouons, beaucoup, nous testons une majorité des futures sorties pour les box. Notre équipe aux profils variés suit de près l’actualité ludique francophone et internationale. Cela nous permet d’avoir une lecture plus fine des tendances et des jeux à potentiel. Contrairement à une boutique physique, nous ne sommes pas dans une logique de vente à tout prix d’un titre en particulier. Le conseil, chez nous, passe par d’autres biais : la personnalisation des fiches produits sur les jeux auxquels nous croyons intimement, nos coups de cœur, nos vidéos YouTube, nos réseaux sociaux, et bien sûr, la Box Ludum, et ce magazine que vous tenez actuellement entre vos mains.

 Alors, faut-il tout vendre ? Peut-être. Mais certainement pas n’importe comment, ni sans poser les bonnes questions. Pour nous, l’avenir du marché passe par plus de curation, plus d’exigence éditoriale, et plus de dialogue entre tous les acteurs du secteur : éditeurs, distributeurs, boutiques (physiques comme en ligne), créateurs de contenus… et bien sûr, les joueurs et les joueuses.

Marion de Ludum

À propos de l'auteur

Siegfried Würtz

Après une dizaine d'années dans le monde du jeu comme influenceur, pigiste, relecteur, éditeur... le responsable éditorial de Ludum continue de mettre à profit son habitude de la veille ludique, son amour de l'analyse et sa passion du jeu et du partage pour nourrir le blog, la revue ou encore les scripts des vidéos !

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